N°12 / Arts et industries

Dans les coulisses de l’industrie journalistique : mutations esthétiques, stratégies commerciales (1870-1940)

Camille MAS

Résumé

Au xixe siècle, la littérature, par le biais du journal, entre dans une logique de production marchande. Les progrès techniques, les lois en faveur de la liberté de la presse, l’abaissement du prix des journaux et la démocratisation de l’instruction créent un essor de la demande de lecture et conduisent la presse à adopter une cadence de publication plus rapide et de nouvelles pratiques d’écriture privilégiant la brièveté, l’immédiateté et l’accessibilité.

Par une comparaison des unes de quatre grands quotidiens, Le Journal, Le Matin, Le Petit Journal et Le Petit Parisien, entre 1870 et 1940, nous étudierons les mutations esthétiques qui transforment l’aspect visuel et le contenu des journaux. Nous verrons comment la presse se convertit en une véritable industrie de l’instantané, tant du point de vue de la réduction de la taille des articles que de leur illustration massive.

À partir du constat de ces mutations, nous nous intéresserons aux coulisses de la production journalistique. Un corpus de documents d’archives du Journal permettra de donner un exemple d’expérience de fabrication des pages des journaux pour voir comment la presse pensait l’évolution de son esthétique en termes de stratégie commerciale.

Mots-clés

Plan de l'article

Télécharger l'article

Introduction

En 1934, dans un rapport d’analyse qui vise à repenser l’esthétique du support du grand quotidien Le Journal, face au constat du succès des journaux qui choisissent de donner l’information de manière brève et illustrée, un membre de la rédaction écrit : « [n]ous voilà […] en présence d’appétits nouveaux. Il faut les satisfaire. […] On doit comme dit l’autre, vivre avec son temps. Et puisqu’un journal n’est jamais, après tout, qu’une marchandise que l’on propose aux foules, fabriquons-la de manière que les foules y trouvent leur contentement1 ».

Cette citation, qui s’inscrit dans une volonté d’amélioration constante de la présentation du support, révèle plusieurs enjeux des coulisses de la production journalistique. Elle souligne notamment la dimension commerciale dans laquelle est entrée la littérature à partir du xixe siècle – surtout dans sa deuxième moitié – par l’intermédiaire de la presse, presse que nous envisagerons ici comme ensemble de publications périodiques, notamment de journaux quotidiens. À cette période, elle connaît un essor considérable et devient le premier médium de transmission des textes. Depuis et contre Sainte-Beuve qui dénonçait ce qu’il appelait « la littérature industrielle2 », autrement dit une littérature produite dans le but de vivre de sa plume par opposition à une littérature dont le principal fondement serait le talent de l’auteur, nombreuses ont été les études, à l’instar de La Civilisation du journal3, qui pointent l’intérêt d’étudier la dimension commerciale et marchande de la production littéraire quelle qu’elle soit. Cette approche poético-historique reconsidère l’importance du contexte historique, culturel et économique dans l’évolution des pratiques textuelles. Dans cet article, nous prendrons le terme littérature dans le sens global de production textuelle puisque nous ne travaillerons pas sur la valeur ni sur le style des textes mais sur leur système de production. Celui-ci sera envisagé dans le cadre de l’industrie du journal, industrie pensée comme système de fabrication de marchandises destinées à être vendues. Avec les progrès techniques, le développement de la publicité, la démocratisation de l’instruction et la loi sur la liberté de la presse, les journaux, qui se développent considérablement influencent les écrits qui deviennent de véritables biens de consommation. Ils entrent dans une logique capitaliste de production et se destinent à un nombre de plus en plus grand de consommateurs/lecteurs. L’industrie du journal impose alors des techniques de production et de reproduction standardisées pour répondre à la demande croissante et influence les pratiques d’écriture : dans le journal, il faut écrire de plus en plus vite pour répondre à la demande croissante et suivre la nouvelle cadence de publication. Plus particulièrement, il convient de donner l’information le plus rapidement et le plus efficacement possible. Ainsi, les articles se voient progressivement raccourcis et illustrés, permettant une saisie brève et immédiate de l’information.

En comparant les unes de quatre grands quotidiens – Le Journal, Le Matin, Le Petit Journal et Le Petit Parisien – nous étudierons en profondeur les mutations esthétiques qui transforment l’aspect et le contenu de journaux qui rythment la vie des lecteurs. Une approche chiffrée permettra de visualiser, de façon globale, la manière dont l’esthétique du support de presse a évolué de 1870 – âge d’or du journalisme lié à la fin d’une période de censure après la proclamation de la République, à l’amélioration de plus en plus poussée des techniques d’impression, et à la quantité croissante de lecteurs – à 1940 – début de la deuxième guerre mondiale et date de développement considérable du photojournalisme. Nous verrons comment la presse devient une véritable industrie de l’instantané, tant du point de vue de la réduction de la taille des articles que de leur illustration massive.

À partir du constat de ces mutations, nous nous intéresserons surtout aux coulisses de la production journalistique dans l’optique de restituer un peu de la matérialité de l’expérience de fabrication des pages des journaux. Grâce à un corpus d’archives de documents de la rédaction du Journal, nous verrons comment la presse pensait l’évolution de son esthétique en termes de stratégie commerciale et œuvrait à adapter sa manière de donner à lire en fonction de l’évolution des goûts du public. Notre travail proposera d’étudier le raccourcissement et l’essor de l’illustration par le prisme d’une plongée dans la logique marchande qui sous-tend l’évolution de l’esthétique du support de presse des années 1870 aux années 1940.

Des mutations esthétiques : l’exemple des unes (1870-1940)

Approche chiffrée. Vers l’instantanéité : essor de l’image et du bref

L’aspect des unes des quotidiens de la fin du xixe siècle et de ceux de 1940 apparaît comme bien différent :


Le Petit Journal, 1er janvier 1870, p. 1. 
Le Petit Journal, 1er janvier 1940, p. 1.

     
Le Petit Parisien
, 2 janvier 1885, p. 1.
Le Petit Parisen, 2 janvier 1940, p. 1.

Alors que les unes des grands quotidiens de 1870 ne comportent pas d’illustration et ne contiennent que deux ou trois rubriques, celles de 1940 en contiennent plus d’une dizaine, séparées de manière marquée, surmontées de titres voyants et entourées de photographies ou de dessins. Pour avoir un vision globale des évolutions esthétiques (textuelles et illustrées), nous avons compté le nombre de rubriques (délimitées comme des encarts de textes) et le nombre d’illustrations (encarts visuels distincts) dans les numéros des mois de janvier du Journal, du Petit Parisien, du Petit Journal et du Matin, pour chacune des années suivantes : l’année de leur création à la fin du xixsiècle (ou 1870 pour Le Petit Journal créé en 1863), 1914 et 1940. Les résultats sont les suivants :



Évolution du nombre de rubriques dans les unes du mois de janvier de l’année de leur création, de 1914 et de 1940, du Journal, du Matin, du Petit Parisien, du Petit Journal

Les quotidiens changent progressivement leur manière de donner l’information en créant des rubriques plus courtes et plus nombreuses, pour les rendre plus attractives. Aux alentours de 5 par numéro à la fin du xixe siècle, leur nombre double en 1914 et atteint 13 en 1940 faisant tendre le journalisme vers le fragment, la mosaïque4, le patchwork. Le cas du Journal apparaît comme spécifique. Le nombre décroissant de ses rubriques, passant de 11 à 9 en moyenne, pourrait s’expliquer par sa plus grande proportion d’illustrations – illustrations qui prennent de la place – par rapport à ses concurrents en 1940 : 6 contre 4 ou 5 pour les autres journaux sauf le Matin (voir graphiques qui suivent). Cela pourrait également résulter du choix de ne pas diminuer la longueur de ses articles contrairement au Matin qui présente le même nombre moyen d’illustrations (6) mais qui choisit d’adopter une esthétique bien plus fragmentée avec sa moyenne de 16 rubriques (moyenne record parmi nos quatre quotidien d’analyse). Et, si le nombre moyen de rubriques augmente, le nombre d’illustrations suit la même évolution :



Évolution du nombre d’illustrations dans les unes du mois de janvier de l’année de leur création, de 1914 et de 1940, du Journal, du Matin, du Petit Parisien, du Petit Journal

Ces graphiques permettent une représentation visuelle de l’évolution de l’usage de l’image qui occupe une place croissante dans la presse quotidienne française de la fin du xixe siècle au début de la Seconde Guerre mondiale. Dans les premières années du xxe siècle, le nombre d’illustrations augmente, passant de 0 à 3,5 images en moyenne par une. Ce chiffre double jusqu’aux années 1940. À l’exception du Petit Journal qui a commencé à illustrer ses unes plus tôt que les autres et qui n’augmente pas son nombre d’images mais qui en change plutôt le contenu dans la lignée de ses concurrents – avec le passage de portraits à des photos d’actualité –, nous remarquons que l’ordre de grandeur des évolutions est approximativement le même dans les grands quotidiens (autour de 3 images par une en 1914 et 6 en 1940), révélant que l’esthétique des journaux évolue globalement de la même manière, aux mêmes périodes, et révélant aussi la dimension commerciale des différents organes de presse, mettant en lumière le fait que leurs pratiques évoluent au même moment et au même rythme

Contextualisation : progrès techniques et démocratisation

Entre le début et la fin du xixe siècle, les progrès techniques, comme le passage de la presse à bras à la presse à vapeur qui donne la possibilité de produire des milliers d’exemplaires par heure, ou l’apparition de nouvelles machines telles que la linotype et la rotative, permettent de produire une quantité beaucoup plus importante de texte. Ainsi, le journal quotidien, par exemple, passe de « 80 000 exemplaires tirés pour moins de 50 titres à Paris et en province au tout début des années 1830 à […] 9 millions et demi d’exemplaires tirés pour 322 titres5 » à la fin du xixsiècle.

En plus de pouvoir imprimer le texte en grande quantité, la présentation de celui-ci ne cesse de s’améliorer dans le but de rendre la lecture plus agréable. La composition industrialisée des articles sur la page s’accompagne de meilleures techniques de rubricage favorisées par l’utilisation des linotypes, des machines inventées dans les années 1880 qui permettent de composer mécaniquement le texte à l’aide d’un clavier qui assemble les lettres métalliques pour former rapidement une ligne complète. Dès lors, si, comme le souligne Alain Vaillant, le journal que lisait le lecteur dans la deuxième moitié du xixe siècle était « beaucoup plus proche des gros in-folio manuscrits du Moyen-Âge, à l’écriture très resserrée pour en économiser le très précieux support (des peaux de bêtes tannées)6 », se caractérisant par « la masse », « la densité », « la compacité » de son texte imprimé « tassé dans ses colonnes7 », celui du xxe siècle se révèle beaucoup plus rubriqué, composé pour attirer l’œil.

Toutefois, il est à noter que l’évolution de l’esthétique ne change pas radicalement dès l’introduction de nouvelles techniques. Si, dans les années 1890, « le grand format s’impose à tous8 », « l’augmentation du nombre des colonnes [et] la volonté d’attirer un plus grand public avec des contenus stimulant davantage la curiosité n’[ont pas] affecté la disposition du texte qui suit celle des colonnes, ni l’ordre de la lecture, qui demeure dicté par la même succession rigide des colonnes9 ». Il n’y a pas de rupture immédiate dans l’organisation car l’invention des linotypes est apparue dans un « univers déjà fortement codé10 », où « la correction des lignes courtes est […] plus économique, à la machine, que celle des lignes longues11 » et surtout où le mode de lecture est culturellement contraint « selon un axe vertical12 ». La fin du siècle introduira les « titres-bandeaux » et appellera à une nouvelle organisation, horizontale, de la page.

Désormais, la page n’est plus faite du déroulement d’un discours mais de l’assemblage de surfaces variables, d’unités distinctes dont la mise en page n’organise plus la succession, mais la co-existence. La page, perçue comme un plan, devient l’objet d’une perception simultanée, et non plus successive, de ses parties. L’information, antérieurement faite pour être lue, désormais sera vue, et l’événement lié à la perception de nos sens au lieu de ne se livrer qu’au parcours d’une conscience13.

Les principes de « sobriété et d’économie spatiale14 » sont abandonnés pour donner une dimension visuelle à la page, dimension visuelle qui sera avantagée par d’importants progrès techniques dans le domaine de l’illustration. Si la lithographie se développe dans les années 1820 et si la photographie s’impose au milieu du xixe siècle, ces changements concernent surtout, dans un premier temps, les magazines illustrés (le premier magazine illustré généraliste français, Le Magasin Pittoresque, est né en 183315) ou les suppléments illustrés (le premier est celui du Voltaire en 188016). La presse quotidienne, elle, n’est globalement pas illustrée au xixe siècle. Le quotidien illustré ne s’est en fait imposé qu’avec la photographie.

C’est surtout à partir du début xxe siècle, et notamment à partir de 1910 et du journal Excelsior17, que l’image va gagner les quotidiens. Dans une optique de démocratisation de la lecture, la majorité des journaux opte pour d’importants changements éditoriaux et culturels qui consistent à valoriser les illustrations pour rendre l’approche du texte plus agréable, permettre une saisie instantanée et plus accessible du message et donner l’actualité dans une logique de « monstration18 ». Au xixsiècle, l’illustration passe « de l’ancien monde du dessin gravé au nouveau monde de la photographie héliogravée19 » et commence, dès le début du xxsiècle, à entrer dans le quotidien. En novembre 1902 par exemple, Le Matin utilise la similigravure dans ses pages, et influence « ses trois concurrents de la grande presse d’information : Le Journal au printemps 1903, Le Petit Parisien et Le Petit Journal [dès] l’automne suivant20. » Et, si la gravure « personnalise21 » l’actualité en la transformant en « événement22 », en « reconstru[isant] l’action23 », la photographie va plus loin : par elle, « [l]e “réel” brut fait irruption24 », dans la page du journal. C’est pour cela qu’elle obtiendra rapidement un grand succès dans toute la presse quotidienne.

Ainsi, les mutations suivent schématiquement trois phases : d’abord, la page des quotidiens de la fin du xixe siècle offre une impression « d’équilibre, de densité et de régularité25 » avec des rubriques longues non illustrées. Puis, la presse entre, au début du xxe siècle, dans l’ère du sensationnalisme et son esthétique se voit bouleversée : les gros titres se multiplient, les illustrations apparaissent, la mise en page des unes devient « toujours plus explicite[e]26 » et il est alors indéniable « qu’une vraie rupture, éditoriale et culturelle, est survenue avec le changement de siècle, et que la presse est entrée dans une nouvelle phase de son histoire27 ». Enfin, au cours du xxe siècle, la presse connait des « transformations fortes dans [s]es codes éditoriaux » : c’est « l’ensemble du péritexte et des techniques de signalétique, associées au traitement de l’illustration (notamment photographique)28 » qui sont privilégiés par rapport au texte à l’intérieur de la page.

Le texte marchandise : formatage et mise en spectacle de l’écriture

Si les mutations précédemment envisagées ont pu être pointées dans de précédents travaux, notre approche propose plus particulièrement de plonger au cœur de l’industrie de production du journal afin de restituer la matérialité de l’expérience de l’évolution esthétique qu’a connu la presse de la fin du xixe siècle jusqu’au milieu du xxe siècle.

Le texte comme unité matérielle à vendre

Avant d’étudier les discours de la rédaction qui reflètent les stratégies commerciales qui sous-tendent l’élaboration et la présentation du texte, il convient de les replacer leur son contexte de production, contexte qui permettra de comprendre l’importance des réflexions portant sur la question du format, et du raccourcissement du texte.

Au xixe siècle, la logique marchande dans laquelle entre le texte par le biais de la presse se perçoit dans un certain nombre de documents d’archives auxquels nous avons eu accès aux archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine, comme les contrats, ou les lettres de commande envoyées par les membres de la rédaction aux écrivains-journalistes, qui abordent le texte dans sa dimension matérielle :


Répertoire des contrats passés par le Journal avec des auteurs d’articles (1892-1899), 8AR/287, Pierrefitte-sur-Seine, non daté, consulté le 25/02/2025.


Propositions d’articles et courriers divers (1936-1940), 8AR/521, Pierrefitte-sur-Seine, 28 septembre 1940, consulté le 26/02/2025.

Les commandes mentionnent explicitement un format (en lignes) plus qu’un contenu précis. Elles révèlent que le texte est considéré comme une marchandise, comme une unité d’une certaine taille à placer dans la page du journal.

Les écrivains eux-mêmes, dès la conception des textes, les abordent dans une logique matérielle comme en témoignent leurs propositions d’articles qui contiennent des préoccupations de taille :


Propositions d’articles et courriers divers (1936-1940), 8AR/521, Pierrefitte-sur-Seine, 30 mai 1938, consulté le 26/02/2025.


Propositions d’articles et courriers divers (1936-1940), 8AR/521, Pierrefitte-sur-Seine, 10 juin 1938, consulté le 26/02/2025.

Ici, J. Morin demande au rédacteur en chef la place qu’il pourrait consacrer à son article avant d’entamer sa rédaction. Le rédacteur y répond précisément, convertissant les lignes journalistiques en pages dactylographiées. Les échanges entre les deux hommes donnent une idée de la primauté de la matérialité du support.

Enfin, quand les articles se voient refusés, l’argument principal utilisé est le manque de place qui sous-entend un article trop long :


Propositions d’articles et courriers divers (1936-1940), 8AR/521, Pierrefitte-sur-Seine, 17 février 1937, consulté le 26/02/2025.

Le refus peut également pointer l’inadéquation du format au type de support de presse (quotidien/revue) :


Propositions d’articles et courriers divers (1936-1940), 8AR/521, Pierrefitte-sur-Seine, 29 mai 1936, consulté le 26/02/2025.

Les textes sont donc conçus, en premier lieu, par le biais de leurs dimensions et à ces dimensions correspond une place bien précise dans le journal. La quantité de texte est abordée en termes de proportions, comme en témoigne par exemple ce décompte :


« Situation de la presse française », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1934, consulté le 25/02/2025, p. 40.

Chaque article est pensé en termes de taille (calculée en lignes). Le contenu même des textes fait l’objet d’une pensée calculatoire :

Un mot au sujet du feuilleton et du conte […].
On s’emploiera à présenter l’aventure, tout court, de l’aventure sentimentale, des récits pseudo-historiques, bref on publiera une littérature petitement émouvante – à défaut de mieux – avec une large part de rêve. Et s’il est possible d’exprimer le dosage de chaque élément du récit, nous pensons en principe qu’ils doivent être :
50% d’action
30% de sentimentalité et d’émotion
20% de rêve.
Voilà à notre avis la « recette » du feuilleton et du conte29

Le contenu littéraire du texte se voit rationnalisé et modelé selon une recette qui vise à maintenir l’attention et le plaisir du public. Et, dans le même objectif de ne pas perdre l’intérêt du lecteur, il convient d’organiser les articles en fonction de proportions :


« Situation de la presse française », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1934, consulté le 25/02/2025, p. 43.

Les discours sur les améliorations témoignent de la volonté de faire évoluer le journal vers une formule plus attractive aux yeux du lecteur : l’information doit être « vivante et réelle » pour susciter l’attention.

Format et stratégie commerciale : aller à l’essentiel pour ne pas ennuyer

L’étude de la pratique de formatage dans la production des articles journalistiques gagne en intérêt quand elle est couplée aux discours qui l’accompagnent ; discours qui révèlent encore davantage les coulisses de la commercialisation journalistique et qui permettent d’adopter un angle nouveau en replaçant les mutations esthétiques du support de presse dans leur contexte historique de production.

La matérialité des textes est constamment réétudiée, au fil des années, dans une stratégie marchande d’attractivité. Les journalistes estiment qu’il faut faire bref pour « vivre avec son temps30 » c’est-à-dire écrire tels des « Maupassant de poche31 » dans une époque où « [l]e public ne lit pas un journal pour penser ou réfléchir que diable ! – [Il] lit comme [il] mange ». Les membres de la rédaction s’emparent de ces préoccupations et ne cessent, dans leurs rapports ou correspondances, d’appeler à réduire, à aller à l’essentiel : il faut adopter « [u]ne façon de penser bref-direct en langage parlé, cela pour mille informations, trop souvent noyées par le développement32 », il convient de « limiter la longueur33 » des articles, de chercher « le détail curieux qui mettra le lecteur en appétit, ou la formule concise qui résumera un long débat, ou l’appel coup de poing qui angoissera34 », d’écrire des articles qui « empoign[ent] d’un coup le lecteur par leur ton, leur force, leur brièveté35 ! ».

Dans les pratiques d’écrivains-journalistes, on voit apparaître, à partir de la deuxième moitié du xixe siècle et notamment à la fin, des formes représentatives de cette urgence d’écriture. En effet, fleurissent de nombreuses microformes aux noms révélateurs comme par exemple des nouvelles en trois lignes, des chroniquettes ou des fables-express :


Gil Blas, 21 novembre 1891, p. 1.

Les titres de ces microformes renvoient à la nécessité d’écrire de petits formats. Ici, l’adjectif « express » réfère directement à la brièveté du texte produit et à la rapidité de lecture. La force des fables-express repose sur le trait d’esprit humoristique, ici le calembour, qui tient dans une morale en un vers.

L’étendue et le temps de lecture des chroniquettes, comme le souligne leur suffixe hypocoristique, sont également bien moindres que ceux des chroniques classiques. Il s’agit de raconter un menu événement en une vingtaine de lignes :


Le Gaulois, 4 octobre 1886, p. 1.

Ainsi, l’apparition de ces microformes est symptomatique des mutations d’écriture induites par le contexte technique et culturel. Elles sont un exemple représentatif de mise en pratique d’une écriture qui se voit formatée et raccourcie dans le contexte de marchandisation de la littérature au sein du support journalistique à partir du xixe siècle.

Vers le lisuel36 : (re)penser la présentation textuelle

En plus du raccourcissement qui vise à donner un accès direct à l’information et du dosage informatif qui vise à maintenir constante l’attention du lecteur, la présentation des textes est également passée au crible. Les discours à propos de l’esthétique des titres en sont le parfait exemple :


Le Journal, 13 février 1914, p. 1.


Le Journal, 13 février 1940, p. 1.

Comme le dit Judith Lyon-Caen, au fil des siècles, on le voit, le journal privilégie de plus en plus « [l]’abondance de la titraille […] pour guider l’œil vers les rubriques37 ». Parfois même les titres constituent à eux seuls l’essentiel de l’information, ils deviennent « une fin en soi », « [valant] [parfois] mieux que l’article qu’il[s] annonce[nt]38 » « suivis [seulement] d’un contenu laconique, appelant une lecture hachée, […] télégraphique39 ». Pour mettre en valeur ces titres, les membres du personnel de la rédaction proposent des améliorations visant à conférer une dimension visuelle au texte : il convient par exemple, d’exclure progressivement « tous les caractères étroits (même les antiques40) », d’éviter « les caractères qui présentent des “pleins41” excessifs (la Normande42 par exemple) », de jouer « avec les corps d’une part et avec les graisses d’autre part43 » et ce, pas uniquement pour les titres de rubriques « classiques », mais dans l’ensemble du quotidien, et même pour les petites annonces :


Service des petites annonces du Journal. Organisation (1935-1936) ; correspondance, notes internes, états comparatifs, tarif, etc, (1920-1936). États quotidiens des petites annonces du Journal (1 er-3 janvier 1935 ; 4 janvier 1936-31 décembre 1937), 8AR/414, Pierrefitte-sur-Seine, 5 mars 1928, consulté le 26/02/2025.


Service des petites annonces du Journal. Organisation (1935-1936) ; correspondance, notes internes, états comparatifs, tarif, etc, (1920-1936). États quotidiens des petites annonces du Journal (1 er-3 janvier 1935 ; 4 janvier 1936-31 décembre 1937), 8AR/414, Pierrefitte-sur-Seine, 5 mars 1928, consulté le 26/02/2025.

À regarder le personnel des journaux à l’œuvre, ajoutant aux commentaires tapuscrits des exemples découpés et entourés de commentaires manuscrits (« mauvais », « bon », « ce qui est possible en bord de ligne à gauche doit l’être à droite ! »), nous percevons la manière dont la dimension esthétique de la présentation importe à la critique : la disposition et le titre font toujours l’objet d’une réflexion, quel que soit le contenu.

Discours sur la spectacularisation de l’information

Et la stratégie commerciale se fait sentir jusque dans les réflexions sur le contenu des textes. Quand Le Journal de 1870 présentait des chroniques littéraires, informatives ou fantaisistes :


Le Journal, 7 janvier 1893, p. 1.
Le Journal, 4 janvier 1893, p. 1.


 Le Journal, 5 janvier 1893, p. 1.
Le Journal, 6 janvier 1893, p. 1.

Le Journal des années 1930 a changé sa ligne directrice pour orienter ses articles vers le fait divers, qui fait les délices du « sadisme des foules44 ». Les titres sont évocateurs :


Le Journal, 2 janvier 1935, p. 1.
Le Journal, 3 janvier 1935, p. 1.


 Le Journal, 5 janvier 1935, p. 1.
Le Journal, 6 janvier 1935, p. 1.

Le journal s’orne peu à peu de « révélations fracassantes, de scandales, de polémiques, de romans-feuilletons spectaculaires et de faits divers toujours plus sanglants45. »

La presse populaire de la Belle Époque promeut ainsi une culture de l’instantané. Elle sensationnalise la politique, en privilégiant le déroulement épisodique des « affaires » sur le commentaire des tendances de fond et fait la part belle au récit de crime, fait-divers ou fiction policière46

Et si « on n’a pas tous les jours un “beau crime” ou un “accident sensationnel” à mettre sous sa plume […] c’est précisément là où l’art du journaliste doit s’exercer ! […] [Q]uand les morceaux sont maigres il faut les parer pour les vendre47. »

L’essor de la dimension visuelle des textes se combine avec les stratégies d’illustration qui battent leur plein à partir du tournant du xxe siècle.

L’illustration comme argument de vente : la fabrique d’une « formule visuelle populaire48 » 

Si les écrivains-journalistes conscientisent et analysent l’essor de l’image dans la presse, à l’instar de Théophile Gautier qui estime vivre dans un xixe siècle « affairé [qui] n’a pas toujours le temps de lire, mais […] a toujours le temps de voir » et qui privilégie « le dessin [qui] ne demande qu’une minute » quand « l’article demande une demi-heure49 », le personnel des journaux conscientise lui aussi cet essor de l’illustration dont les « qualités propres [sont] particulièrement adaptées au format et aux exigences de l’écriture de la presse : esprit de synthèse, réactivité, expressivité50 ». Plusieurs documents, datant des années 1930, contenus dans le fonds du Journal conservé aux archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine, donnent, là aussi, accès aux réflexions des membres de la rédaction des journaux qui s’interrogent sans cesse sur la manière de faire évoluer l’esthétique de leur support dans une visée marchande.

Illustrer pour rester compétitif

Ces réflexions sont nombreuses. Elles peuvent prendre la forme de rapports réguliers et succincts, à l’image de ce document où l’on voit un membre du personnel passer en revue la présentation des illustrations au jour le jour (ici le numéro du 19 juin 1935) :


« Présentation et mise en page. Critiques », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 19 juin 1935, consulté le 25/02/2025.

Le critique appelle à choisir des titres « frappant[s] », qui « se détach[ent] », à mettre des photos sur chaque page et à les placer stratégiquement, « au milieu » par exemple. Ce rapport qui ne se concentre que sur la présentation de chaque page et nullement sur le contenu, témoigne de l’importance prise par la mise en page dans la conception du journal. Attirer l’œil du lecteur et maintenir son attention grâce à une présentation agréable fait l’objet de multiples réflexions.

Plus intéressants encore sont les rapports étendus qui s’interrogent, au long de centaines de pages, sur la manière dont l’usage de l’illustration doit être amélioré, à l’instar du dossier intitulé « Situation de la presse française », datant de 1934, rédigé par un membre du personnel du Journal qui analyse en profondeur la poétique actuelle de son support et réfléchit à la manière de le revaloriser en le replaçant dans une évolution poético-historique plus large. Sa réflexion est motivée par la concurrence croissante d’un autre quotidien, Paris-Soir, qui connaît, depuis quelques années, un « succès récent et foudroyant51 » :

[Il y a deux ans] [L]’Intran[sigeant] représentait alors 400.000 numéros (contre 150.000 pour Paris-Soir). Rappelons les faits : une nouvelle présentation est faite par Paris-Soir et c’est immédiatement le tirage qui démarre : 200.000 numéros, puis 300, 400, 500, 800, puis le million…
Surprise générale52.

Cet essor sans précédent amène les journaux concurrents, pour rester compétitifs, à réfléchir à la façon dont Paris-Soir est parvenu à conquérir le marché parisien.

Le Journal estime que la première raison de ce succès est la modernité de la présentation du support de Paris-Soir. Considérant que tous les autres quotidiens, du point de vue formel, se ressemblent, qu’ils « ne se différencient les uns les autres que par leur couleur politique » et qu’« on croirait que la production journalistique est le fait d’un seul homme et d’un seul imprimeur53 », le critique se propose de réfléchir à des innovations formelles et esthétiques qui permettraient au Journal d’être plus adapté « aux goûts et aux besoins de l’époque54 ».

Nous ne sommes ni en 1848, ni en 1892 – époque du lancement du « JOURNAL » par XAU – mais en 1934.
L’heureux temps des chroniques brillantes et des nouvelles « littéraires » est passé pour le journal quotidien. C’est le grand public qui vient apprendre en faisant le succès que l’on sait à un journal qu’il a préféré, spontanément, à tout autre.
Essayons d’examiner aux fins d’un profit les raisons de cette préférence55.

Outre le fait que la notion de « profit » soit révélatrice des enjeux économiques qu’implique l’évolution de la présentation du journal – car le support de presse est avant tout considéré comme « une marchandise que l’on propose aux foules56 » en vue d’« un gros tirage57 » –, cette citation compare par un biais poético-historique (moralisateur) le contenu du Journal de la fin du xixe siècle et celui qui doit advenir dans les années 1930. L’évolution irait, selon le personnel, vers une perte de qualité « littéraire » au profit d’une démocratisation de plus en plus importante, démocratisation rendue possible par une augmentation de la proportion d’éléments visuels :

si l’Intelligence fut le sens du dernier siècle, la Vision apparait incontestablement comme le sens qui domine notre époque. […] Notre siècle a rendu facile l’expression de l’image. […] Nous voilà donc en présence d’appétits nouveaux. Il faut les satisfaire. Tant pis si l’intelligence en souffre58.

Dans une stratégie rhétorique, le critique effectue une dépréciation des lecteurs dominés par l’appétit du visuel et flatte, en même temps, les membres de la rédaction qui liront son rapport en sous-entendant que l’offre de textes « littéraires » habituellement publiés par Le Journal n’est plus compatible avec la demande. C’est ainsi qu’il tente de convaincre Le Journal de se ranger à la nécessité de modifier l’esthétique du support, en le dédouanant de toute responsabilité et en le présentant comme n’ayant pas d’autre choix que de « vivre avec son temps » car « il est [désormais devenu] illusoire de croire à la valeur de “fond” d’un journal [dans la mesure où] [c]e qui paraît compter aujourd’hui c’est la valeur de “surface”59 ».

Le critique insiste également sur l’idée que l’image s’accorde davantage à la manière dont le temps, dans l’époque, est appréhendé et vécu. Permettant une saisie plus « directe » et « rapide60 » du message, les images permettent « une compréhension rapide du fait exposé », chose d’une

importance évidente à une époque où le facteur temps joue un rôle capital dans l’accomplissement de la tâche quotidienne [car] [o]n ne lit plus un journal comme jadis, on le parcourt. Toutes ces raisons font, qu’à n’en pas douter, il faut orienter le journalisme quotidien dans une forme d’expression « Visuelle »61.

Même si nous avons vu que l’illustration se développait déjà à partir du début du xxe siècle, le critique qui rédige son analyse en 1934 estime qu’il faut aller plus loin et poursuivre dans cette voie d’illustration. Plus précisément, il ne s’agit pas uniquement d’augmenter le nombre d’images : il convient d’en faire un usage différent.

De l’actualité de l’illustration à l’illustration d’actualité

À partir de la « formule classique de la presse quotidienne actuelle » qui consiste à donner « [s]ix, huit, dix pages couvertes d’une matière typographique plate, truffées de loin en loin de photographies insipides, grises et émaillées de placards de publicité de petits formats […]62 » :


1er février 1933

Le critique estime que pour adapter Le Journal aux attentes de l’époque, le support doit développer un aspect « vivant », « brûlant d’actualités », en documentant constamment ses articles par des « photographies63 » prises sur le vif et ancrées dans le présent, comme chez Paris-Soir :


1er février 1933

La une de Paris-Soir comporte des photographies d’une plus grande dimension que celles du Journal. Surtout, la une de Paris-Soir semble plus incarnée et présenter des « images qui [sont] des informations et non […] des documents de principe64 » : dans Paris-Soir les ministres du cabinet Daladier sont par exemple pris en photo au sortir de la réunion de constitution du gouvernement, alors que dans Le Journal ils ne sont présentés que par le biais de portraits déconnectés d’une quelconque situation politique.

Le critique ajoute que le problème du Journal est de présenter systématiquement des images d’« hommes barbus qui semblent extraits d’un humble “album de photographies de famille” et dont le portrait est toujours considéré avec une parfaite indifférence par le lecteur », alors que Paris-Soir privilégie les « grands clichés très lisibles, très contrastés plutôt que quatre ou cinq petits, confus dans la généralité des cas65 ». Si, avant les années 1920, le retard de l’illustration sur l’actualité et son caractère atemporel pouvait être justifié par la technique – l’image ne pouvait parvenir aux rédacteurs que par le chemin de fer66 – le développement de la téléphotographie, technique de transmission des images à distance par voie électrique ou télégraphique, est déjà considérable au milieu des années 1930 et offre la possibilité de coller à l’actualité. Le critique appelle donc, en creux, à user de cette technique de manière plus importante afin de promouvoir l’illustration d’un fait par rapport à sa description, les descriptions étant considérées comme « pâles, inanimées, toujours incomplètes et difficiles à comprendre, en comparaison de la représentation même des choses67 ! ».

Et à cette époque de promotion de l’image, les unes et les articles de fond ne sont pas les seuls concernés par une réflexion sur la dimension visuelle. Afin que l’ensemble du support de presse adopte une forme agréable et efficace, tous les articles, jusqu’aux petites annonces, sont repensés en termes d’illustration. Des documents d’archives montrent par exemple la manière dont les membres du personnel responsable de la mise en page travaillaient à rendre les petites annonces, « marchandise comme une autre68 », plus agréables à la lecture. Pour « améliorer, en les rénovant, [leur] aspect [et leur] visibilité », ils se proposent ici, « [t]oujours dans le but de pousser à la consommation, […] de faire un essai de petites annonces illustrées » :


Correspondance relative à l'organisation et à la gestion des petites annonces (1927- 1928). R. Clémang, L'Exploitation rationnelle et intensive des petites annonces classées, rapport (1927), 8AR/413 [Publicité, dossiers particuliers], Pierrefitte-sur-Seine, consulté le 26/02/2025.

Découpant des petites annonces illustrées et analysant leur attractivité visuelle, les membres du Journal réfléchissent à un moyen de ne plus présenter les petites annonces en un bloc qui rend la lecture laborieuse comme dans le numéro suivant :

 
Le Journal, 4 janvier 1933, p. 7.

« [E]n aérant les pages » et « en les illustrant », l’idée est de faire précéder chaque petite annonce d’un dessin en fonction du type de produit proposé :

On pourrait envisager, par exemple, pour la rubrique « Ventes et Achats d’Automobiles », trois types ne varietur de petits clichés qui reproduiraient les silhouettes : d’une torpedo, d’une conduite intérieure, d’une voiture de livraison ou d’un camion.
Pour les transactions immobilières, ces clichés représenteraient une maison de rapport, un château, un pavillon, une usine, etc…
Pour les « Occasions » : un meuble quelconque, une bicyclette, un appareil photo, etc69

De fait, on constate que la dimension visuelle du journal apparaît comme une priorité dans les années 1930-1940. L’accès aux discours et aux pratiques des membres de la rédaction permet de plonger dans les coulisses de l’élaboration esthétique du support de presse au milieu du xxe siècle, presse qui est entrée progressivement, depuis la fin du xixe siècle, dans une période d’« exacerbation du regard » et d’« hypertrophie de l’œil70 » qui métamorphosent l’appréhension de l’information. Ces discours révèlent surtout la logique marchande qui sous-tend les transformations esthétiques : l’image apparaît comme le meilleur moyen de répondre aux nouvelles pratiques de lecture de l’époque (requérant rapidité, instantanéité et accessibilité).

Conclusion

Ainsi, notre étude qui articule littérature – au sens global de production textuelle – et industrie – en tant que système de fabrication de marchandises – permet d’appréhender les textes journalistiques dans leur matérialité. Par le prisme du contexte de production, notre travail souligne notamment la dimension commerciale dans laquelle est entrée la littérature de presse dans la deuxième moitié du xixe siècle, dimension commerciale qui est à l’origine d’une mutation des réalisations d’écriture. L’organisation de la chaîne du système de production montre bien comment les besoins marchands de la presse influencent l’esthétique du support et conditionnent l’écriture : le format des articles se voit réduit et la place des illustrations se développe. Notre étude vise essentiellement à restituer un peu de l’expérience liée à la production des textes journalistiques afin de replacer l’évolution du support dans une démarche qui relève de la poétique historique. Cela permet de saisir davantage l’évolution des pratiques de lectures dans un siècle où « [l]e lecteur pressé va à l’essentiel, au plus gros », où il peut reprendre ses activités « là où il les a laissées en naviguant grâce aux titres71 » dans un quotidien qui se caractérise peu à peu par la « simplification des contenus, le raccourcissement des articles, la multiplication des images et l’avènement de la mise en page […] qui permettent de li[re] vite et […] d’aller à l’essentiel ».


Bibliographie 

Bouquillion Philippe, Miège Bernard et Moeglin Pierre, L’industrialisation des biens symboliques : les industries créatives en regard des industries culturelles, Presses universitaires de Grenoble, 2013. 

Charle Christophe, Le Siècle de la presse (1830-1939), Paris, Seuil, 2004.

Charlier Marie-Astrid et Thérond Florence, Écrire en petit, jouer en mineur. Scènes et formes marginales à la Belle Époque, Presses universitaires de Bordeaux, 2025.

Feyel Gilles, Presse et publicité en France (xviiie et xixe siècles), Revue historique, n°628, 2003.

Kalantzis Alexia, « Périodiques et édition, une stratégie à double sens », Revue d’Histoire littéraire de la France, vol. 120, n° 1, janvier-mars, 2020.

Kalifa Dominique, La culture de masse en France, Paris, La Découverte, « Repères », 2001.

Kalifa Dominique, Vaillant Alain, « Pour une histoire culturelle et littéraire de la presse française au xixe siècle », Le Temps des médias, n° 2, 2004.

Kalifa Dominique, Régnier Philippe, Thérenty Marie-Ève et Vaillant Alain (dir.), La Civilisation du journal, Paris, Nouveau Monde éditions, 2011.

Letourneux Matthieu, Fictions à la chaîne : littératures sérielles et culture médiatique, Paris, Seuil, « Poétique », 2007.

Melmoux-Montaubin Marie-Françoise, L’Écrivain-journaliste au xixe siècle : un mutant des lettres, Saint-Étienne, Les cahiers intempestifs, 2003.

Naïm Jérémy, « Maupassant, du livre au journal. Pour une matérialité de la littérature », Mémoires du livre, 8 | 2, 2017.

Roudier Luce, La Fabrique de la littérature sérielle, La littérature sérielle à travers les archives, 1840-1940, thèse de doctorat, Langue et littératures françaises, Université Paris Nanterre, le 27/10/2022.

Sainte-Beuve Charles-Augustin (de), « De la littérature industrielle », Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1839, https://books.openedition.org/ugaeditions/7949?lang=fr.

Thérenty Marie-Ève et Vaillant Alain (dir.), 1836. L’An I de l’ère médiatique, Analyse littéraire et historique de La Presse de Girardin, Paris, Nouveau Monde éditions, 2001.

Thérenty Marie-Ève, Mosaïques. Être écrivain entre presse et roman, Paris, Honoré Champion, 2003.

Thérenty Marie-Ève et Vaillant Alain (dir.), Presse et Plumes. Journalisme et littérature au xixe siècle, Paris, Nouveau Monde éditions, 2004.

Thérenty Marie-Ève, La Littérature au quotidien, Poétiques journalistiques au xixe siècle, Paris, Seuil, 2007.

Thérenty Marie-Ève, « Pour une poétique historique du support », Romantisme, n°143, 2009.

Tétu Jean-François, « Mises en page et illustrations au début du xxe siècle », in Rétat Pierre (dir.), Cahiers de textologie, 3. Textologie du journal, Paris, Minard, 1990.

Notes et références 

1 « Situation de la presse française », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1934, consulté le 25/02/2025, p. 6.

2 Charles-Augustin de Sainte-Beuve, « De la littérature industrielle », Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1839, https://books.openedition.org/ugaeditions/7949?lang=fr

3 Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, Paris, Nouveau Monde éditions, 2011.

4 Marie-Ève Thérenty, La Littérature au quotidien, Poétiques journalistiques au xixe siècle, Paris, Seuil, 2007, p. 357-358.

5 Gilles Feyel, « Les transformations technologiques de la presse au xixe siècle », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 97.

6 Alain Vaillant, « La mise en page du quotidien », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 866.

7 Ibid.

8 Jean-François Tétu, « Mises en page et illustrations au début du xxe siècle », in Pierre Rétat (dir.), Cahiers de textologie, 3. Textologie du journal, Paris, Minard, 1990, p. 114.

9 Ibid.

10 Ibid.

11 Ibid.

12 Ibid., p. 115.

13 Jean-François Tétu, « Mises en page et illustrations au début du xxe siècle », in Pierre Rétat (dir.), op. cit., p. 117.

14 Ibid., p. 875.

15 Jean-Pierre Bacot, « Panorama de la presse illustrée du xixe siècle », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 445.

16 Ibid., p. 449.

17 Voir Jean-François Tétu, « Mises en page et illustrations au début du xxe siècle », in Pierre Rétat (dir.), op. cit., p. 137.

18 Ibid., p. 132.

19 Gilles Feyel, « Les transformations technologiques de la presse au xixe siècle », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 136.

20 Ibid.

21 Jean-François Tétu, « Mises en page et illustrations au début du xxe siècle », in Pierre Rétat (dir.), op. cit., p. 133.

22 Ibid.

23 Ibid., p. 139.

24 Ibid.

25 Alain Vaillant, « La mise en page du quotidien », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 876.

26 Judith Lyon-Caen, « Lecteurs et lectures : les usages de la presse au xixe siècle », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 53.

27 Alain Vaillant, « La mise en page du quotidien », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op.cit., p. 877.

28 Ibid., p. 878.

29 « Situation de la presse quotidienne française », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 9 décembre 1937, consulté le 25/02/2025, p. 46.

30 « Situation de la presse française », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1934, consulté le 25/02/2025, p. 6.

31 Expression de Jules Renard dans son Journal, 1864-1910, 22 juillet 1894, p. 188.

32 « Note du 13 janvier 1939 », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1935, consulté le 25/02/2025, p. 5.

33 Plus précisément des dépêches ici. Voir la « Note du 13 janvier 1939 », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine,1935, consulté le 25/02/2025, p. 9.

34 « Direction politique générale (août 1939) », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1939, consulté le 25/02/2025, p. 7.

35 Ibid.

36 Le néologisme lisuel a été créé par Jean-Pierre Bobillot. Fusion des termes lisible et visuel, lisuel désigne un mode de signification où le texte ne se donne pas uniquement à lire mais aussi à voir. S’appliquant surtout à la poésie contemporaine qui recourt aux expérimentations typographiques, nous prenons ici le terme dans un sens large, pour signifier l’influence de la mise en page sur la pratique de lecture. L’œil du lecteur peut, par exemple, être amené à suivre un parcours créé par différents procédés visuels : variété de caractères, utilisation de différentes tailles de polices, disposition spécifique des fragments textuels… Voir Jean-Pierre Bobillot, « Du visuel au littéral. Quelques propositions. », in Poésure et Peintrie, Musées de Marseille, Réunion des Musées Nationaux, Marseille, 1998, p. 88-109. Le terme est ensuite développé par David Gullentops, Poétique du lisuel, Paris, Paris-Méditerranée, « Créis », 2001.

37 Judith Lyon-Caen, « Lecteurs et lectures : les usages de la presse au xixe siècle », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 26.

38 « Direction politique générale (août 1939) », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1939, consulté le 25/02/2025, p. 6.

39 Judith Lyon-Caen, « Lecteurs et lectures : les usages de la presse au xixe siècle », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 26.

40 Caractères d’imprimerie sans empattements, autrement dit sans petites extensions au bout des lettres.

41 On dit qu’un caractère présente des « pleins » quand certains de ses traits sont plus épais que d’autres.

42 Caractère d’imprimerie gras et à empattements.

43 « Situation de la presse française », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1934, consulté le 25/02/2025, p. 52.

44 « Situation de la presse française », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1934, consulté le 25/02/2025, p. 59.

45 Judith Lyon-Caen, « Lecteurs et lectures : les usages de la presse au xixe siècle », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 50.

46 Ibid.

47 « Situation de la presse française », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1934, consulté le 25/02/2025, p. 60-61.

48 Ibid., p. 29.

49 Théophile Gautier, L’Univers illustré, 22 mai 1858, p. 1007, cité par Fabrice Erre, « Poétique de l’image. 1. L’image dessinée » in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, p. 837.

50 Ibid., p. 836.

51 « Situation de la presse française », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1934, consulté le 25/02/2025, p. 3.

52 Ibid., p. 15.

53 « Situation de la presse française », Politique générale du Journal : projets divers, études, critiques (1915-1939), 8AR/279, Pierrefitte-sur-Seine, 1934, consulté le 25/02/2025, p. 2.

54 Ibid.

55 Ibid., p. 4.

56 Ibid., p. 6.

57 Ibid., p. 10.

58 Ibid., p. 6.

59 Ibid., p. 29.

60 Ibid., p. 8.

61 Ibid., p. 9.

62 Ibid., p. 35.

63 Ibid., p. 22.

64 Ibid., p. 53.

65 Ibid., p. 53.

66 Gilles Feyel, « Les transformations technologiques de la presse au xixe siècle », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 136.

67 « Notre but », L’Illustration, 4 mars 1843, p. 1, cité par Thierry Gervais, « Poétique de l’image. 2. La photographie au service de l’information visuelle (1843-1914) » in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 852.

68 Correspondance relative à l'organisation et à la gestion des petites annonces (1927- 1928). R. Clémang, L'Exploitation rationnelle et intensive des petites annonces classées, rapport (1927), 8AR/413 [Publicité, dossiers particuliers], Pierrefitte-sur-Seine, consulté le 26/02/2025.

69 Correspondance relative à l'organisation et à la gestion des petites annonces (1927- 1928). R. Clémang, L'Exploitation rationnelle et intensive des petites annonces classées, rapport (1927), 8AR/413 [Publicité, dossiers particuliers], Pierrefitte-sur-Seine, consulté le 26/02/2025.

70 Jonathan Crary, Techniques of the Observer. On Vision and Modernity in the Nineteenth Century, Boston, MIT Press, 1990. Vanessa Schwartz, Spectacular Realities. Early Mass Culture in Fin-de-Siècle Paris, Berkeley, University of California Press, 1998, cité par Judith Lyon-Caen, « Lecteurs et lectures : les usages de la presse au xixe siècle », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 47.

71 Judith Lyon-Caen, « Lecteurs et lectures : les usages de la presse au xixe siècle », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 26.

Continuer la lecture avec l'article suivant du numéro

Une filière industrielle pour le cirque en Guinée : Yiriwa, une étude de cas exemplaire

Paul WARNERY

Cet article se propose d’analyser un corpus contemporain et vivant à travers une approche située et pragmatique de la création au sein de la filière industrielle du cirque en Guinée. S’appuyant sur une étude de cas, l’auteur questionne l’apprentissage des modes esthétiques et des techniques françaises par les artistes locaux et diasporas guinéennes, en apportant un regard critique décolonial sur cette expérience dite « d’aide au développement » et en mobilisant des outils épistémologiques centrés sur l’expérience vécue (anthropologie réflexive, participation-observante, description...

Lire la suite

Du même auteur

Tous les articles
N°12 / 2026

C'est la taille qui compte. De la commande à l'écriture des formats brefs dans les journaux de la Belle Époque.

Lire la suite